lundi 12 octobre 2015

Fouad Chehat, Directeur de l’INRAA: "L’implication de la recherche plus que jamais primordiale"





Pour faire face au défi de diversification de son économie, l'Algérie a besoin aujourd'hui, plus que jamais, de la recherche scientifique pour répondre aux besoins du secteur économique en termes d'innovation. C'est ce qui ressort de cet entretien avec le directeur de l'Institut national de la recherche agronomique d'Algérie (INRAA), Fouad Chehat, qui revient sur certains changements nécessaires que devrait apporter la nouvelle loi sur la recherche actuellement en projet.  


L’Eco : En Algérie, la recherche scientifique est-elle en mesure de répondre aux besoins des secteurs économique et social ?

 Fouad Chehat : Clairement non. Si on se limite à la recherche agronomique, alors on n’est pas en mesure de régler, à brève échéance, la multitude de problèmes (de recherche) qui se posent au secteur. Pourquoi ? Parce que les moyens sont limités, voire très faibles, par rapport aux besoins nécessaires à la production de résultats dans des délais raisonnables. C'est le cas des ressources humaines. Pour le secteur agricole par exemple, moins de 200 chercheurs et environ une centaine d'enseignants chercheurs travaillent à l'université sur des questions proches ou concernant le secteur agricole. Mais ces chercheurs ne peuvent consacrer qu'un tiers de leur temps  à la recherche parce qu'ils sont occupés par l'enseignement au niveau de l'université. Mais, en étant très optimiste, il existe environ 400 personnes qui sont sensées travailler sur les questions liées à la recherche agronomique. C'est très faible compte tenu de l'immensité de notre territoire. L'autre handicap, la moitié de l'effectif existant (les enseignants chercheurs) travaille sur des sujets qui sont peut être très intéressants sur le plan scientifique en lui-même, mais ce sont des questions que les agriculteurs ne posent plus car elles sont dépassées. Cette situation est due au fait qu'il n'y a pas de connexion entre les différents secteurs. L'autre insuffisance, le manque de moyens matériels. Pour faire de la recherche agronomique, il faut des laboratoires de recherche fixes et équipés. Il faut aussi des stations expérimentales pour expérimenter ce que l'on veut tester (des variétés nouvelles, des animaux…). Or, les stations expérimentales qu'on a mises au service de la recherche sont insuffisantes vu l'immensité de notre pays et le grand nombre d'écosystèmes très différents qui le caractérisent. Encore, le peu de stations qui existent, sont sous-équipées et sous encadrées. Donc, on est dans une situation de crise alors que parallèlement, on dit qu'il faut moderniser l'agriculture et injecter des innovations produites par la recherche dans l'agriculture. Comment voulez-vous innover avec un appareil de recherche sous-équipé, sous encadré et sous dimensionné ? C'est impossible!

 Le secteur agricole et agroalimentaire est appelé à devenir la pierre angulaire de l'économie nationale, quel rôle devra jouer la recherche scientifique pour réussir ce défi ? 

 Effectivement, le secteur agricole et agroalimentaire est considéré, à juste titre, depuis quelque temps déjà, comme étant un des secteurs source d'une diversification possible de l'économie nationale. Les pouvoirs publics ont retenu également le tourisme et les nouvelles technologies. Mais comment voulez-vous que ces secteurs puissent mieux satisfaire les besoins nationaux et participer à l'amélioration de la balance commerciale du pays afin de sortir de la dépendance des hydrocarbures sans la modernisation de ces secteurs, c'est-à-dire injecter à l'intérieur des technologies nouvelles et un savoir-faire nouveau. C'est le rôle de la recherche. Cela nécessite une méthode de travail généralisée, voire imposée, à l'instar de ce que font les autres pays. Ailleurs, vous ne pouvez pas, en tant que chercheur, obtenir un financement d'un projet si celui-ci n'est pas fait avec les opérateurs économiques. La meilleure preuve : l'INRAA est actuellement membre de deux projets de recherche soutenus par l'Union européenne en collaboration avec plusieurs  partenaires européens. La condition qui a été posée, aussi bien pour les Algériens que pour les Européens, c'est d'intégrer dans le projet des opérateurs économiques. Si on ne travaille pas avec eux (opérateurs), on n’aura pas ce financement européen. Donc c'est une logique internationale. En Algérie, il faudrait qu'on arrive un jour à dire : vous n'aurez pas de financement si vous n'avez pas de projet monté avec des acteurs économiques réels identifiés. Donc, l'implication de la recherche en amont pour la diversification de l'économie est plus que jamais primordiale d'autant plus que l'environnement est très difficile. Le marché  mondial est instable et le changement climatique est devenu une contrainte majeure. Il ne suffit pas, demain, de donner plus d'engrais à une parcelle pour avoir plus de résultats, il y a d'autres changements qu'il faudrait prendre en compte. Pour le savoir, il faut s'adresser à la recherche locale. Il faut qu'il y ait une implication de la recherche dans ce domaine sinon ça ne marchera pas, à moins qu'on croit que moderniser le secteur agricole consiste uniquement à acheter des équipements et des inputs à l'étranger, c'est-à dire, renforcer la dépendance vis-à-vis de l'extérieur par un autre biais.

 Quels sont les changements que devra apporter le projet de loi sur la recherche?
C'est ce qui est prévu par le texte, j'espère qu'il sera approuvé dans le même sens par l'Assemblée nationale et ne sera pas trop modifié. Cette loi, qui a été discutée à la base par les chercheurs, veut créer cette synergie entre les secteurs économiques et les universités et centres de recherche. Elle compte obliger les décideurs à faire en sorte que les appels à projets contiennent uniquement des questions posées réellement par les opérateurs et par le secteur économique. Cela ne va pas demander un peu de temps, mais l'idée est là. La nouvelle loi sur la recherche devrait donner aussi les grandes orientations en matière de recherche pour plusieurs décennies, donc on n’aura plus les arrêts qu'on avait auparavant. Toutefois, cette loi ne servira à rien, comme texte juridique, si elle n'est pas accompagnée tout de suite et rapidement par des moyens que la loi jugera nécessaires à mettre à la disposition de la recherche. Il n'y a pas de recherche sans moyens. Le Brésil, s'il a multiplié sa production par cinq en l'espace de moins de 20 ans, c'est parce qu'il a mobilisé 8 500 chercheurs.  L'Algérie n'a pas besoin d'autant de chercheurs, mais on ne peut pas obtenir des résultats avec 200 personnes. Le projet de loi contient beaucoup de choses positives que les chercheurs avaient discutées antérieurement. Malheureusement, on a mis trop de temps à la cogiter. Cette loi tombe à une période difficile car les pouvoirs publics vont avoir des difficultés à programmer de nouvelles dépenses à cause de la conjoncture de la baisse des recettes pétrolières. Enfin, si on a cette conviction du rôle de la recherche, ça pourrait se voir rapidement dès que la loi sera votée. Une série de décisions vont être prises y compris dans l'urgence pour améliorer les conditions de travail des chercheurs et les effectifs. Mais si on ne voit rien venir, cela veut dire que la recherche n'est pas encore comprise comme fondamental absolument indispensable à la croissance économique.

L'Algérie a-t-elle les moyens humains et logistiques pour répondre aux besoins du secteur économique ?
 Comme je l'ai dit auparavant, les moyens humains sont de l'ordre du symbolique. Mais le potentiel existe. Il y a des milliers de jeunes qui ont le profil nécessaire pour commencer une carrière dans la recherche. On pourra choisir les meilleurs.
Sur le plan logistique, il y a beaucoup de laboratoires. Il y en a un millier qui a été construit par la direction générale de la recherche scientifique pour le compte des universités, certains sont même très bien équipés. Mais si on prend uniquement le secteur de 'agronomie, là ça ne va pas du tout. On a dit que les stations sont dans un état lamentable et non équipées. Peut-être il leur faut un plan spécial comme celui qui a été fait pour les universités. Le secteur agronomique a besoin de diversifier les endroits de recherche et d'expérimentation vu la multitude d'écosystèmes que recèle le pays.

Fatma Dali (L’Eco n°119 / du 16 au 30 septembre 2015

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